LES FONDAMENTAUX DE LA VITICULTURE

Exemple de gestion de l’irrigation dans les Côtes duRhône méridionales

21 Juil 2026

Par Pierre Gerus, Alain Deloire, Professeur retraité de Viticulture, Institut Agro-Montpellier et Anne Pellegrino, Institut Agro-Montpellier

Nous allons présenter un exemple de stratégie d’irrigation appliquée dans les Côtes du Rhône méridionales, et surtout le raisonnement ainsi que les mesures qui permettent, chaque année depuis 2023, la gestion d’une irrigation de précision. Cet exemple montrera les possibilités, mais aussi les nombreuses contraintes liées à la gestion de l’irrigation, compte tenu des surfaces irrigables et de la diversité des vignobles.

Pourquoi parle t’on d’irrigation de précision dans cet exemple ?

Parce que les décisions d’irrigation s’appuient sur des mesures de l’évolution de la teneur en eau des sols ainsi que sur l’expérience des vigneronnes et vignerons répartis sur les 150 hectares irrigables.

Contexte

Dans le cadre de l’ASA-IT3C, des financements régionaux, départementaux et européens ont permis d’installer un système de pompage de l’eau du Rhône afin d’irriguer 400 hectares ; toutefois, seuls 150 hectares sont irrigués à ce jour.

L’irrigation est bien sûr encadrée, et l’autorisation d’irriguer est soumise au cahier des charges de l’AOC concernée. Seuls 1 000 m³ par hectare au maximum sont autorisés pour des rendements moyens de 45 hectolitres par hectare, correspondant au cahier des charges des Côtes du Rhône et des Côtes du Rhône Villages. Cependant, sur les terroirs irrigués, ces rendements ne sont généralement pas atteints, même avec l’irrigation. Toutefois, l’irrigation apporte une plus grande régularité de production et permet le maintien du vignoble dans d’assez bonnes conditions physiologiques.

Dans la mesure où la quantité d’eau par hectare est réglementée par les administrations (pompage dans le Rhône), il est important de disposer de mesures permettant de piloter l’irrigation. À ce titre, l’installation de compteurs d’eau est indispensable ; leur répartition et leur nombre sur le réseau d’irrigation doivent être raisonnés au cas par cas. Les cépages concernés sont majoritairement la Syrah et le Grenache (blanc et rouge). La figure 1 illustre parfaitement, à titre d’exemple, l’état d’une vigne de Syrah en 2022, avant sa mise en irrigation qui a débutée en 2023. Les photos parlent d’elles-mêmes : sans recours à l’irrigation, ces vignobles auraient dépéri à moyen ou long terme, et la rentabilité des exploitations aurait été compromise en termes de rendement et de qualité des raisins, notamment en raison du flétrissement des baies.

Figure 1 : (a) exemple d’un vignoble de Syrah en fin de saison avant sa mise en irrigation ; (b) irrigation du même vignoble en 2023 à la suite de l’accès à l’eau rendu possible par l’installation du système de pompage dans le Rhône.

Calibration des sondes

La zone irrigable est divisée en cinq grands types de sols. Afin de mesurer l’évolution de la teneur en eau des sols, des sondes capacitives connectées (www.weenat.com) ont été installées dès 2022 pour chaque type de sol et à proximité immédiate des goutteurs.

Une première remarque critique peut être formulée : au vu du coût des sondes capacitives et de la station météorologique associée, une seule sonde par grande zone a été installée dans des vignobles dits « de référence ». La question du coût est omniprésente dans le cadre de l’irrigation des vignobles. Des sondes moins onéreuses sont testées en parallèle.

La calibration des sondes capacitives sur une période de deux ans a été réalisée entre 2023 et 2024, en relation notamment avec l’état hydrique de la vigne mesuré via les potentiels foliaires de tige, le type de sol et surtout la profondeur d’enracinement. Des profils racinaires (figure 2), associés à l’observation de fosses pédologiques, ont été établis avec l’aide d’un expert en sciences du sol de l’Institut Agro de Montpellier. La notion de faisabilité à l’échelle de 150 hectares a guidé l’ensemble de cette démarche : il est en effet impossible de gérer l’irrigation sur une telle surface à l’aide de la chambre à pression, pour des raisons de main-d’œuvre et de coûts.

Figure 2 : Exemples de profils racinaires dans trois types de sol différents, permettant de raisonner l’irrigation en termes de quantité d’eau à apporter par cep en relation avec la profondeur d’enracinement.

La demande climatique a également été prise en compte en calculant un bilan climatique, correspondant à la différence mensuelle entre les précipitations et l’ET0. La demande en eau est généralement quantifiée à partir de l’évapotranspiration de référence (ET0). L’ET0, calculée selon la méthode de Penman-Monteith, peut également être fournie directement, comme c’est le cas pour les réseaux de stations de Météo-France ou certains fournisseurs privés.

Le bilan climatique présente toutefois des limites, car il ne prend pas en compte la teneur en eau du sol (RU). Il permet néanmoins de mettre en évidence un déficit offre-demande en eau qui, dans l’exemple présenté (figure 2), est apparu dès le mois d’avril 2025, ce qui permet d’anticiper les déficits hydriques au niveau de la vigne.

Concernant les décisions d’irrigation, le bilan climatique peut être associé aux mesures réalisées par les sondes dans le sol. Cela a été le cas ici pour déterminer le moment opportun du déclenchement de l’irrigation, autrement dit pour répondre à la question du « quand » irriguer.

Figure 3 : Exemple de bilan climatique réalisé de janvier à août 2025 (pluies mensuelles – Evapotranspiration mensuelles (mm). 

La figure 4 montre les seuils de contrainte établis à partir de l’évolution de la teneur en eau du sol au cours de la saison végétative (du débourrement aux vendanges), en relation avec l’état hydrique de la vigne (lors du déclenchement de l’irrigation, les potentiels hydriques foliaires de tige sont de l’ordre de -1,3 MPa), mais aussi avec l’observation de la canopée et la mesure des rendements, notamment du poids moyen des baies (figure 5). Bien sûr, en cave, la composition des moûts ainsi que les qualités organoleptiques des vins ont également été prises en compte.

Stratégie d’irrigation

Les apports d’eau sont donc gérés par la suite en fonction du type de sol de chaque zone, de l’évolution du pourcentage d’humidité et de la profondeur d’enracinement. Dans l’exemple présenté ici pour un sol de type peyrosol cailloutique (figure 4), les limites sont comprises entre 18 % et 12 % d’humidité, 12 % constituant le seuil à ne pas dépasser afin d’éviter un stress hydrique et ses conséquences négatives sur la plante et ses baies.

Il est important de noter que l’irrigation raisonnée ne consiste pas à remplir la réserve utile du sol, mais à apporter une quantité d’eau par cep (en litres/cep) suffisante pour maintenir une zone humide au niveau du système racinaire, au minimum dans la zone des 40–60 cm dans cet exemple. Cette zone humide doit bien sûr maintenir la vigne à un niveau de contrainte hydrique modérée, comme expliqué dans les autres exemples présentés, mais aussi favoriser le développement et le maintien des racines fines ainsi que la vie du sol au niveau des racines (microbiote, mycorhizes : paramètres non mesurés dans l’exemple présenté).

De plus, la figure 4 permet de mettre en évidence l’augmentation de l’humidité du sol dans la zone des 40–60 cm suite aux différentes irrigations et/ou aux pluies, qui permet de remonter le pourcentage d’humidité du sol jusqu’au seuil de 18 %. La sonde mesure donc correctement l’apport d’eau entre 10 et 60 cm, avec une réponse plus faible à 60 cm. Les contrôles de l’humidité du sol dans la zone racinaire, réalisés à l’aide d’une tarière, confirment l’efficacité de la pénétration de l’eau dans le sol, sans qu’il y ait toutefois de pertes importantes par percolation. Ce principe d’humectation de la zone racinaire par des apports d’eau exprimés en litres par cep permet de réaliser des économies d’eau. Les quantités étant limitées à 1 000 m³/ha, ces calibrations visent précisément à définir quand irriguer et quelle quantité apporter.

Figure 4 : L’évolution de la teneur en eau des sols (% d’humidité) et son calibrage par rapport à des objectifs de rendement et de pérennité du vignoble ont permis, en relation avec d’autres indicateurs climatiques et physiologiques, de déterminer un seuil de contrainte hydrique à ne pas dépasser. Dans cet exemple, et sur ce type de sol (peyrosol cailloutique), la limite est fixée à 12 % entre 40 et 60 cm de profondeur, correspondant à la zone moyenne de localisation du système racinaire.

Le tableau 1 présente des exemples de stratégies d’irrigation (litres/cep) sur trois millésimes : 2023, 2024 et 2025, ainsi que les quantités totales d’eau apportées en m³/ha (litres d’eau par cep × nombre de ceps). Il est intéressant de noter que, pour 2023, il a fallu démarrer l’irrigation dès le débourrement et la poursuivre jusqu’à la floraison en raison de la très faible pluviométrie hivernale, qui n’a pas permis de recharger les sols à hauteur d’au moins 50 % de la RU. Notons aussi que, du débourrement à la floraison, les potentiels foliaires ne peuvent pas être utilisés, d’où l’intérêt premier des sondes capacitives ou à neutrons.

Programme d'irrigation (2023)Litres d'eau/cep
Débourrement (fin avril)25
Floraison-nouaison25
Mi-juin40
Fin-juillet50
20 aout48
Total (m3/ha)846
Programme d'irrigation 2024litres d'eau/cep
09 juil30 à 50
31 juil50
10 aout50
Total (m3/ha)800
Porgramme irrigation (2025)litres d'eau/cep
21 juin38
05 juil38
16 juil48
04 aout48
Total (m3/ha)722

Grâce à ces irrigations, les rendements de l’appellation ont pu être régularisées . La figure 5 illustre bien les bénéfices de l’irrigation par rapport au « dry farming », sur l’exemple de la Syrah, en termes de poids frais moyen des baies et donc de rendement.

Rappelons que l’irrigation n’augmente pas le rendement, mais permet simplement d’atteindre les objectifs fixés lors de la taille d’hiver, en tenant compte des autres facteurs susceptibles d’impacter les rendements. Ainsi, en une seule saison (2023), à la suite d’une année de stress hydrique (2022), ce vignoble a pu être restauré grâce à l’irrigation.

Enfin, ces stratégies d’irrigation ont permis de définir un apport moyen en eau de l’ordre de 600 à 1 000 m³/ha pour l’ensemble des 150 hectares.

Transfert de l’information et recommandations

Sur la base des mesures effectuées sur les parcelles de référence, l’information est transmise aux vigneronnes et vignerons par l’intermédiaire d’un bulletin d’irrigation (non présenté dans ce document). Ce bulletin a pour objectif d’alerter les irrigants, notamment sur le moment d’irriguer et sur la quantité moyenne d’eau à apporter par cep.

Il revient ensuite aux irrigants de décider en fonction de leur combinaison parcelle (sol) × cépage × enracinement × objectifs de rendement × coûts.

Figure 5 : Le volume des baies est un facteur essentiel du rendement. L’irrigation a un effet positif sur le poids frais des baies et donc sur le rendement par cep et par hectare.

Remarques générales
  • Le pilotage de l’irrigation doit se baser sur la calibration d’outils d’aide à la décision en fonction du contexte viticole et des objectifs de production, surtout lorsque la ressource en eau est limitée et doit être économisée.
  • Finalement, peu d’eau par hectare est nécessaire (en raisonnant les apports par cep) pour assurer des objectifs de rendement encadrés. Dans cet exemple, les apports annuels varient de 600 à 1000 m³/ha (60 à 100 mm).
  • La gestion de surface importante en irrigation nécessite l’utilisation d’interface de type VINTEL (https://www.itk.fr/vintel/) ou SWAN (https://www.swansystems.com/)
  • La gestion collective de l’irrigation (partage d’expériences et d’informations) est cruciale sur un territoire pour encourager les bonnes pratiques et favoriser leur adoption.
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